DE RETOUR DU BROUHAHA

Par Mickaël Roy, commissaire associé

L’art est une pratique du monde — et sans doute la réciproque est-elle vraie —, ai-je appris de manière sommaire dans un message prononcé à Shanghai, adressé à Paris, et parvenu jusqu’à Belfort aujourd’hui. Bien qu’on nous dise qu’il est temps de taire les hésitations, il n’est pas si aisé de ne pas passer par quatre chemins pour y arriver, tant la promenade est si propice au doute qui approche et qui se dissipe tout à la fois. Alors on tentera de dire ce que l’on entend et ce que l’on attrape par l’extérieur, ce que l’on observe et dispose à ses bords, et ce que l’on emporte avec soi.

VueDP_IGP5087LowDeYi Studio, Allocution sommaire, 2014, vidéo, son, 7’50’’, n° inv. 015.1.1, collection FRAC Poitou-Charentes, œuvre sous licence Creative Commons

Depuis quelques mois, je sais qu’ils conversent régulièrement par messagerie instantanée entre la France et la Chine. Tandis qu’ « à Shenzhen , et tout le monde est occupé » (sic), « à Paris et tout est dépeuplé » (sic). C’est, semble-t-il, « tout le charme de la mondialisation ». A quelques défauts de traduction près, ils parviennent à se comprendre et à échanger même, bien plus que des mots, des images aussi.
Les images, de toutes sortes, ne manquent pas, ni ne manquent d’être manipulées. Il ne faudrait pas oublier de regarder et de se souvenir des scènes de théâtre qui se jouent dans nos poches, dans notre dos, une fois les talons tournés.
Je m’en suis bien aperçu, le monde, c’est une possibilité, se parcourt au gré des empreintes des autres que l’on croise régulièrement sans incidence jusqu’au jour où ces signes deviennent des nuages de mots aussi lisibles que sur nos écrans. Parallèlement et à d’autres moments, l’effort de traduction à consentir pour comprendre ces inscriptions nous emmène sur leurs traces, à Budapest et Tirana, à Istanbul et Santiago.

VueLC_IGP5102LowCamille Llobet, Graffiti, 2008-2010, neuf pistes de lecture, 3-7’, poste d’écoute, Tolex, aluminium gravé, 46 x 34 x 22 cm, courtesy de l’artiste

Non loin de là, mais à New-York tout de même, un canapé abandonné campe la scène de repos et d’attente d’un homme, poubelles à ses pieds. Il regarde devant lui comme s’il attendait le début d’un spectacle sans se douter que l’histoire, à ce moment-là, pour lui et pour nous avait déjà recommencée, écran noir et sous-titre a l’appui, comme au cinéma.

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Ailleurs, les lieux sont campés comme des décors, flottants, habillés mais vacants. On s’y reconnait sans pouvoir y vivre. On s’y projette sans y habiter. On y pénètre comme dans une Annonciation, on s’y déplace comme dans une cellule à l’apparence réversible, à la manière d’une scène de genre sans quotidien, sans mobilier et sans personnage. A l’exception de quelques indices d’une occupation, d’une action passée ou à venir. Graffitis et paire de gants au sol. Et à travers la fenêtre, ciel rose et bleu, et montagne verte.

LJ_IGP5140ModifLowJohan Larnouhet, Sans titre, 2014, huile sur toile, 160 x 200 cm, courtesy de l’artiste

Tous les éléments sont aussi à leur place, prêts à être déballés, déployés, installés, agencés. Une autre histoire, par ces gestes, pourrait aussi bientôt commencer là, et être ici rejouée. Le réalisateur ne devrait pas tarder à arriver. Son heure sera la nôtre. En attendant, les fleurs de lys patientent de faner autant que les visages frémissent de se retourner. Boule de bowling et couverture de survie.

SAP1430295LowAlexandre Silberstein, Fitz, 2016, installation, divers matériaux, dimensions variables, courtesy de l’artiste

Une fois qu’elle aura eu lieu, il n’est pas impossible que l’histoire puisse en effet à chaque fois recommencer. Presque de la même manière : en passant d’un côté ou d’un autre du rideau dissimulant la scène et les plantes vertes d’à côté, là où on joue à faire comme dans la réalité.

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Ou bien à l’intérieur, en pleine nuit, dans la cuisine, où elle s’affaire mécaniquement à faire couler le café dans la cafetière, tandis qu’au salon, les informations du journal télévisé absorbent le téléspectateur qui, inlassablement, engoncé dans son fauteuil, pique du nez, encore, et encore. Sans le savoir, il regardait peut-être par erreur le journal de la nuit de la veille. Grosse fatigue, lassitude ou dépression. On dirait que, chez eux, ça ne tourne pas rond.
On peut d’ailleurs se poser la question aussi pour celles et ceux qui récemment ont participé à une réunion à l’objet indéterminé. Ils étaient là, autour de la table, à reconnaitre et à s’excuser de faire peut-être un peu plus et un peu trop souvent ce que d’autres font naturellement un peu moins, et de façon moins gênante pour soi et pour les autres. Rire de tout et tâcher d’amuser la galerie, parfois sans succès, est devenue une pathologie. A ce qu’il paraît.

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Paul Heintz, Blagueurs anonymes, 2014, performance vidéo, son, 20’, courtesy de l’artiste

Toute histoire d’ailleurs ne prête pas à rire. Comme celle de cet homme qui s’est réveillé en ne sachant plus ni lire ni parler. Et malgré tous les efforts combinés des témoins de cette histoire, pour tâcher de s’en rappeler les détails avec exactitude, de version en version rapportée, difficile de dire si cette affaire s’est bien terminée. Il est à ce propos parfois aussi utile que vain de se raconter des histoires tant elles peuvent tantôt nous faire recouvrir tantôt nous faire perdre la mémoire.

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Camille Bondon, Une histoire des histoires, L’histoire de A comme « Aphasie », 2017, édition, 500 exemplaires, gratuit, courtesy de l’artiste, production Le Granit

Néanmoins, malgré le silence relatif de cette aphasie soudaine, des chuchotements se firent reconnaitre dans le couloir : « à cause de mon petit frère… totalement indélicat… dans un tiroir, dans ma chambre… du plus loin que je me souvienne… c’est… c’est… les gens… les acheteurs… il y en a plusieurs… je pense savoir c’est qui… je ne suis pas toujours sage… mes filles ne doivent pas entendre… que les autres voient… c’est un peu une maladie honteuse… c’est très difficile pour moi de supporter ce qu’elle dit… de quelqu’un dont tu es très proche… vous comprenez je suis un peu timide …».
Tandis que ça chuchote d’un côté, le monde s’épuise aussi par son dehors : là, tout défile, tout est passé en revue, de haut en bas, en long et en travers. « Il y a… » entend-on, ici et là…On déroule ici sur fond bleu le fil des actualités comme au Moyen-Age on déroulait un rotulus, au théâtre ou à l’église. Aujourd’hui, ce qui prime c’est ce que l’on voit plutôt que ce que l’on croit, parfois c’est j’aime, parfois j’aime pas. Le son en plus, le pouce en moins.

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Paul Heintz, Marianne Villière & Sébastien Trihan, Il y a, 2017, édition rotulus, impression papier et boîte en carton, courtesy des artistes, co-production Le Granit

Dehors, justement, on ne cesse de se raconter des histoires en jaune fluo. C’est mieux que de la publicité. Dehors, donc, on raconte que l’on a vu parler des murs. On dit aussi qu’on a vu un cavalier, vêtu d’une étrange armure, enveloppé d’une fumée rosée, muni d’une lance ou d’un bouclier. Garde montée ou chevalier. Retour à l’histoire ou question d’actualité. Pour y croire, on s’est peut-être même pincé. Ce jour-là, en tous cas, c’était jour de manifestation. Mais au choix, on s’était aussi donné rendez-vous au cinéma et au musée.
A cette période, il est vrai, il y avait péril en la demeure, ça haussait le ton, le ton des rumeurs, des humeurs et des émotions. Élégies et explosions. Renversements et révolutions.
Les débats s’organisaient, tout le monde en parlait. Cela faisait un sacré boucan, on frôlait le soulèvement, des gens et des objets. Mais on recueillait les voix. Le moment était important, on le savait.
Il y avait pour tout dire une ou deux possibilités. Rien n’était vraiment annoncé. A cette époque, il était plus courant d’utiliser internet pour s’informer, le papier n’avait plus bonne presse. De toute façon, on ne lisait plus guère de livres, on commençait même à s’en débarrasser. C’était le début de la fin, on nous disait. Mais heureusement, certains encore écrivaient.

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Laurence Cathala, La Première Version, 2014 – 2017, installation murale, impression numérique et gouache sur papiers colorés, dimensions variables, 2 tirages de 140 x 220 cm et 16 formats de 50 x 50 cm, courtesy de l’artiste

Dans les colonnes des journaux ou dans l’éphéméride du quotidien, il n’était pas rare de découvrir régulièrement de nouveaux faits divers, à nous surprendre, à nous faire sourire ou a nous glacer le sang. Surprise, stupeur et effroi. ll y a bien des risques à vivre en d’autres mondes, quand à l’injonction de regarder tout de suite, succède la possibilité de voir revenir des fantômes.
Et s’il est incommode d’être pris dans la crise du tout-voir, entre terre et ciel, sans tout-savoir, si on se méfie du flux, du déluge et de la liquidité du monde telle qu’elle s’annonce, il reste encore, comme dernier recours, à s’adresser à l’office des présages. Pourvu qu’ils soient bons.
Soudain, parmi ces bruits du passé, au présent et à venir, —silence—.
Un vide, dans le brouhaha.
Momentanément, avant que l’histoire ne recommence, encore une fois.
Et si j’oublie le texte, on me le soufflera.

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